J'ai craqué
Mamie sort de l'hôpital demain.
D'une certaine façon, c'est une bonne chose.
Elle en a marre de rester enfermée dans cette chambre blanche.
Mais elle ne peut pas rentrer chez elle. D'abord parce qu'il nous faut du temps pour s'organiser. Les maisons de retraite ont des délais d'environ deux ans, réclament 2000 euros par mois (!!!!!!) et ça n'est pas un endroit pour elle. La demande d'APA pour la maintenir chez elle est lancée, mais il faut attendre deux mois pour qu'elle soit examinée. Les hébergements temporaires sont saturés, et là encore, 100 euros par jour en général!!!
Et puis sa maison n'est pas en état. La société de nettoyage passe cette semaine pour nettoyer les murs, les meubles et les plafonds, sa friteuse ayant pris feu. Ensuite il faudra faire passer l'expert pour le devis de réparation de la toiture de sa cuisine, qui a été endommagée par le début d'incendie.
Et puis il n'y a pas de salle de bain, et même pas l'eau chaude! Il va falloir envisager une salle de bains.
Elle n'arrête pas de parler de rentrer chez elle. Elle me demande quand je vais lui ramener son chat.
Son chat, il est en vacances chez Annia, l'aide ménagère qui m'a bien aidé pour nettoyer les placards et se débarrasser des petites bestioles qui grouillaient un peu partout dans la maison.
Mais mamie rentrera-elle un jour chez elle? Je n'en sais rien. Je ne sais pas si elle en aura le temps.
En attendant elle ira chez ma mère.
Le lit médicalisé est déjà installé. Les repas de la ville, l'infirmière et l'aide soignante sont déjà prévus.
Quelle organisation. ma mère jongle déjà entre ses deux autres enfants, son travail, ses études qu'elle a été obligée de reprendre pour ne pas perdre son boulot, sa maison à gérer, et l'entreprise que vient de créer mon beau père.
Et maintenant ça!
Avec les problèmes de santé qu'elle a eu!
Demain je commence mon nouveau travail. Et puis il y a le projet de master à finaliser. Le brevet de secouriste, la rentrée d'école de ma fille...
Des vies si remplies. Et pourtant rien ne peut plus être comme avant.
Depuis mon retour de vacances, j'ai l'impression de vivre une vie de dingue entre les allers retours à l'hopital, le rangement de sa maison, et tout ce qu'il y a à côté.
Les nodules révélés au scanner sont des métastases. Donc la source venait d'ailleurs. J'ai parfais mon langage médical ces derniers temps. Le scan complet a révélé des métastases aux poumons, au cerveau, sur les surrénales. Embolie pulmonaire en complication. Oedème cérébral en plus.
L'origine est encore ailleurs.
Toutes ces fois où elle me parlait de ses problèmes d'intestin. Je lui ai dis d'aller chez le médecin. Elle voulait pas. Elle disait que c'était l'âge, que c'était normal, et qu'elle ne voulait pas qu'on l'embête avec des examens emmerdants. une vraie tête de mule ma mamie.
J'aurais du insister plus. Si j'avais su!
Et encore, l'autre soir à la TV je vois une campagne de prévention qui achève d'enfoncer le clou. "Dépisté tôt, une cancer colo rectal peut être guéri dans 9 cas sur 10".
Là c'est trop tard. Il s'est généralisé.
Et comme elle est encore valide et relativement autonome, elle ne relève d'aucune maison de convalescence, unité de soins palliatifs. L'hopital ne peut pas la garder.
Mardi dernier, avec ma mère, on est allées voir le docteur, pour entendre tout cela. Mais il fallait faire d'autres examens, attendre la réunion des spécialistes pour savoir quelle chimio serait la plus adaptée.
Pas une chimio pour soigner. Une chimio "de confort".
Après ça, on a vu l'assistante sociale pour être conseillés. Maman a emmené mamie boire un café en bas. Quand elle sont remontées j'étais avec l'AS.
Mamie n'avait pas pu se retenir. Et elle et ma mère sont allées dans la SDB pour régler le problème.
Et devant ce visage si angélique de l'assistante sociale compatissante, j'ai craqué. C'est marrant ce que les gens peuvent avoir l'air de se sentir cons devant une personne qui craque dans ce genre de situation.
Jeudi ma mère travaillait. Et mon oncle, ben il était encore en vacances. Alors j'y suis allée toute seule.
Il n'y aura pas de chimio. Ca ne sert à rien. Je me risque à demander combien de temps il lui reste. "C'est difficile à dire". Oui, à entendre aussi. "Ca ne se compte plus en années, ça se compte en mois".
Cortisone pour résorber l'oedème, héparine pour canaliser l'embolie. C'est tout. Pas d'anti douleurs, pour l'instant elle ne souffre pas. POUR L'INSTANT.
Elle peut sortir vendredi me dit le médecin. Je lui demande si on peut repousser à mardi pour qu'on s'organise. Oui biensûr, ils comprennent et on a un peu de temps si besoin.
"Je comprends, c'est allé très vite, ça vous a surprit, il faut le temps que vous digériez tout ça. Que vous arriviez à vous préparer. Ca fait beaucoup d'un coup".
Oui, ça fait beaucoup. Comment on digère? Comment on se prépare? Combien de temps? Va-t-elle souffrir? Et quand?
Elle me demande des nouvelles de son fils, mon oncle. j'explique. Je le juge pas, je le comprends un peu. Mais en même temps ça me met en colère. Au moins lui il est concret je peux bien être en colère contre lui à défaut de l'être contre ce foutu cancer. Je me demande si elle réalise. Elle n'a pas dit le mot cancer.
Le médecin me dit que si. Mais pas devant moi, sans doute pour ne pas me faire de la peine. C'est normal, on a une relation particulière. C'est elle qui m'a élevé.
"Oui, je sais, elle en parle beaucoup" me dit le médecin.
"C'est ma deuxième maman".
Et j'ai craqué.
A la maison c'est difficile. Chacun est afféré à ses propres histoires, à tout ce que ça peut réveiller en lui de douloureux. Mais ma douleur à moi personne ne la perçois.
Je pense beaucoup à la mort depuis quelques jours. Pourquoi elle me tétanise à ce point. C'était déjà le cas quand mon autre grand mère est tombée malade, puis quand mon papi a eu son AVC. Pourquoi est ce que la mort d'un proche me donne-t-elle envie de me mettre la tête dans le sable comme le fait mon oncle en ce moment???
Je pense que je sais. hier je l'ai comprit. J'avais 11 ans quand ma mère a avalé un tube de médoc à cause d'un connard. J'en ai voulu au connard en question. je l'ai hais.
Ma psychanalyse il y a quelques années m'avaient permis de comprendre qu'il avait servi d'éponge, parce que c'était trop dur d'admettre que j'en voulais à ma mère.
La mort est un abandon. C'est comme ça que je l'ai comprit.
Je me rappelle d'un barbecue chez moi à la fin de mon master pas terminé. LC, un de mes enseignants, m'avait argumenté l'intérêt de choisir le moment de sa mort et la façon d'y parvenir. Ca me choquait, parce que pour moi le suicide était quelque chose d'impardonnable quand on a des enfants.
Et pourtant aujourd'hui, même si la mort me fait toujours autant peur, je me dis que j'aimerais tomber malade très vieille, pour que mes proches s'y habituent contrairement à un événement brutal et inattendu. Juste pour pouvoir ensuite décider de quand dire au revoir, et de quand faire cesser la souffrance par mes propres moyens.
La mort me fait peur toujours. Mais je ne la vois plus comme un abandon, mais plutôt comme quelque chose qui va de soi tôt ou tard, quelque chose qu'on ne doit pas fuir, quelque chose qu'on ne doit pas combattre.
Quelque chose qui nous rend vivant et doit nous faire vivre cette vie encore plus intensément tout le temps que l'aiguille du cycle de la vie continue de tourner.