Le couloir de la mort
Le couloir est assez large.
La température est agréable.
L'endroit est très éclairé.
En ce lieu, ceux qui vous accueillent semblent heureux d'être là, vous affichent un grand sourire et vous accueillent chaleureusement. Pour les condamnés et leurs familles, il y a une pièce, grande, avec une cuisine qu'on peut utiliser, une cafetière dans laquelle on peut se servir. Des livres, une immense TV et des cassettes vidéos par centaine (cet endroit là n'a de toute évidence pas encore évolué à l'aire du DVD), et des jouets aussi.
Oui, parce que toute la famille est la bienvenue, même les enfants.
D'ailleurs on vient quand on veut, il n'y a pas d'heure de visites.
Certaines ici sont un peu artiste, et il parait que parfois dans une chambre on peut entendre un petit air de guitare, et des chansons.
Aux murs, des tableaux aux couleurs gaies. L'endroit n'est pas grand, il ne peut accueillir que 9 personnes, de passage ici avant de partir pour l'autre monde.
Les gens y sont affectueux. Si vous êtes de ceux qui partiront bientôt, ils auront pour vous des gestes tendres, caresses dans les cheveux, sur la main...
C'est calme, reposant. Mais parfois si une personne fête son anniversaire, on lui ramène un gâteau avec des bougies, en chantant gaiement. Et ça, même si vous êtes dans le coma.
La chambre est spatieuse à un point... c'est impressionnant. Lit d'appoint pour un membre de la famille, télévision gratuite, poste de radio et la date affichée en grand dans la pièce. Lit d'une personne, matelas à eau, top niveau du confort. Des peintures de la mer sur les murs, des murs couleur pastel. Un fauteuil super confortable. En dehors du lit, tout ici semble comme dans une vraie maison. Même l'oxygène est caché.
Le couloir de la mort, je l'imaginais sombre, agité, triste et lugubre. Je suis étonnée.
C'est merveilleux de voir qu'un endroit et des gens comme ça existent. Des gens qui vous soutiennent et ne vont pas vous engueuler et vous demander de nettoyer parce que vous n'avez pas su vous retenir. Des gens qui ne vont pas vous engueuler comme un gosse parce que votre tête n'a plus toute sa tête.
C'est énorme de se dire qu'un tel endroit existe. Et pourtant, c'est normal, de se dire qu'il faut être dans un bel endroit pour en faire sa dernière demeure.
Elle n'a plus toute sa tête mamie. Elle ne sait plus trop ce qu'elle dit, ce qu'elle fait. Et puis parfois elle est lucide, elle comprend, alors elle pleure, parce qu'elle ne veut pas partir, elle n'est pas prête, et elle a peur.
Le médecin la trouvait stable et envisageait sa sortie. Mais ce sont les infirmières qui décident en concertation avec la famille, et elles ne sont pas d'accord. Mamie n'est pas assez cohérente, elle se mettrait en danger.
Et moi j'ai tellement peur de ne pas être là quand ça arrivera, pour lui tenir la main. Et si j'y suis je me demande comment je le vivrais. Au boulot, bibi m'a demandé si je m'en sentirais capable. Ben non, mais je le ferais quand même, parce qu'il le faut.
Hier soir on a longuement parlé avec ma mère. Je crois bien que c'est la première fois qu'on parle comme ça. On a parlé des choses du passé, des bons et des mauvais souvenirs. Pour la première fois je lui ai parlé de choses qui m'avaient fait mal et que je n'avais jamais osé lui dire, et elle m'a expliqué pourquoi. On a parlé de beaucoup de choses, même de ma relation tordue avec Karev à laquelle j'ai mis un terme, non parce que je ne l'aime plus, mais parce que je me suis défaite de l'emprise de cet homme qui n'est de toute évidence pas prêt à régler ce qui est à l'origine de chacun de ces échecs. Parce que j'ai appris à m'aimer plus que lui et appris à aimer sans dépendre à tout prix.
En ces temps difficiles j'aurais pu penser que je m'effondrerais sans lui. Mais en fait non, il avait beau être essentiel il n'était vraiment pas existentiel.
Je n'avais jamais parlé comme ça avec maman. Curieusement cette épreuve nous rapproche. Elle nous rapproche tous. Enfin sauf l'oncle inconscient qui n'a pas donné signe de vie depuis son seul et unique passage.
Mamie est bien soignée là bas, et maman peut souffler un peu.
Le seul truc qui m'angoisse, c'est qu'elle n'a plus quelqu'un de la famille tous les jours près d'elle. Ca doit lui sembler long, dans cette exemplaire unité de soins palliatifs